THÈSE de doctorat

Les fondements des sciences : phénoménologie de la phénoménologie

I - Phénoménologie et phénoménologie de la phénoménologie comme fondement des sciences

L’avènement de la phénoménologie husserlienne dans l’histoire des sciences est issu du constat de l’imperfection théorique des sciences particulières : aucune d’elles – quel que puisse être le degré actuel de leur développement théorique et quel que puisse être le degré de maîtrise de la nature et par conséquent d’amélioration des conditions de vie qu’elles aient pu permettre à l’humanité d’atteindre ou, plus généralement, quel que puisse être le degré de satisfaction qu’elles aient pu lui donner des points de vue affectif et pratique – ne saurait être considérée comme une théorie où chaque proposition et chacun des concepts articulés dans ces propositions auraient atteint la parfaite évidence grâce à celle de toutes les lois fondamentales et non fondamentales qui les régissent, comme une théorie dont serait par conséquent exclue la possibilité de toute tentative de doute théorique, autrement dit, comme une théorie parfaitement fondée[1].

Pour atteindre à leur perfection théorique qu’est ce fondement absolu, les sciences particulières doivent être complétées par d’autres recherches dont les premières à mener sont ce dont la logique traditionnelle aristotélico-stoïcienne n’était encore qu’une approximation partielle et confuse : la théorie formelle de la science ou autrement dit, la logique formelle. Mais bien que moindrement lacunaire, la logique formelle demeure une science théoriquement incomplète, car malgré le fait qu’elle élucide les lois et les concepts objectifs ultimement fondamentaux dont dépendent nécessairement toutes les sciences, elle laisse cependant encore totalement dans l’ombre ce fondement d’un autre genre qu’est l’origine subjective des sciences, elle comprise.

Entre autres fins, c’est cette lacune que la phénoménologie transcendantale en cours aspire à combler et qu’elle est la seule à pouvoir combler, s’érigeant ainsi en science des fondements de toutes les sciences dont la logique n’est dès lors plus que relativement fondatrice. Mais qu’en est-il aussitôt de l’élucidation des fondements – y compris les origines – de la phénoménologie elle-même, laquelle est nécessaire afin d’atteindre à l’idéal de la science authentique, parfaitement fondée ? Ne tombons nous pas dans une régression à l’infini qui condamnerait la science à ne jamais être fondée non seulement en fait mais par principe ?

Non, car c’est à la phénoménologie elle-même qu’il incombe de se fonder : en effet, la phénoménologie transcendantale se manifeste comme science dernière premièrement en ceci qu’elle n’attend en retour de l’élucidation de l’origine des sciences – logique formelle comprise – aucune légitimation de leur part[2], et secondement en ceci qu’étant donné que les opérations noétiques qui forment cette recherche même qu’est la phénoménologie doivent en tant que vécus purement phénoménologiques en même temps appartenir au domaine à explorer, la question concernant sa propre origine doit trouver sa réponse en son sein même grâce au fait qu’il y existe quelque chose comme des références à soi-même itératives et essentielles dans lesquelles est impliquée d’une manière évidente une justification dernière par soi-même grâce à l’accomplissement de la clarté la plus complète sur sa propre essence et par là également sur les principes de sa méthode et que c’est précisément cela qui constitue le caractère fondamental d’une science dernière principielle.

Cependant, la phénoménologie de la phénoménologie – qu’est la phénoménologie par cette autoréférentialité itérative essentielle – n’est pas seulement nécessaire au fondement des sciences mais surtout urgente en ce que la possibilité même de la phénoménologie est sujette au doute. En effet, elle compte parmi ses concepts fondamentaux des concepts – tels entre autres que ceux d’ego, de flux, d’objet et de temps transcendantaux de second degré, autrement dit pré-immanents – qui semblent renvoyer à des objets impossibles[3] en ce qu’ils semblent incompatibles avec les déterminations des objets en général, y compris leur phénoménalisation, autrement dit leur origine subjective, alors même que leur mise en position de sujets de prédications prétendant à la vérité impliquée par leur théorisation semble exiger le contraire. Or, si tel était le cas, la phénoménologie ne serait pas une science dont les fondements n’auraient pas encore été clarifiés, mais – comme toutes les pseudosciences – qu’un discours respectant seulement certaines des conditions de possibilités de la science, à savoir les lois formelles de la conséquence et de la non-contradiction, ce qui amènerait par choc en retour les sciences qu’elle était appelée à fonder – c’est à dire la totalité de la science – à être finalement dépourvues de fondements.

Dès lors, trancher ce doute par l’accomplissement de la phénoménologie de la phénoménologie ne peut plus et n’aurait jamais dû être remis à plus tard, et aucun phénoménologue ne saurait, comme les phénoménologues l’ont fait jusqu’ici, continuer à s’abriter derrière le conseil[4] que Husserl prodiguait aux scientifiques issus des sciences dogmatiques dans les Idées directrices pour une phénoménologie et une philosophie phénoménologique pures, à savoir de poursuivre leur activité scientifique sans se laisser arrêter par la question des fondements de leurs sciences. Car outre le fait qu’« il est dans la nature de la phénoménologie et des contributions sans égales qu’il lui incombe d’apporter à toutes nos connaissances, que s’impose à elle d’être constamment référée à elle-même de manière réflexive, de porter elle-même de nouveau la méthode qu’elle pratique à la clarté la plus entière, puisée aux sources phénoménologiques »[5], et que « tout manque de clarté qui subsiste en elle offre un terrain propice à la prolifération de toutes sortes de méprises et de pétitions de principe, à la corruption des résultats phénoménologiques et même à des mésinterprétations de la méthode phénoménologique tout entière auxquelles ensuite est associée une application erronée de cette dernière »[6], c’est non plus seulement la radicalité mais la scientificité même de la science radicale qui requiert pourtant la rigueur la plus radicale[7] qui est en question.

 

II - La phénoménologie de la phénoménologie est-elle husserlienne ou finkienne ?

Comme les extraits des écrits de Husserl que nous avons convoqués en attestent, nous ne sommes ni les premiers à thématiser la phénoménologie de la phénoménologie, ni les premiers à poser la nécessité logique de la réaliser, mais nous ne serons pas non plus les premiers à l’accomplir : d’une part parce que Husserl a déjà commencé à la mettre en œuvre et est par ailleurs parfois même allé jusqu’à initier la phénoménologie de la phénoménologie de la phénoménologie ; d’autre part parce que son élève et finalement collaborateur le plus proche : Eugen Fink, en a fait – notamment dans la Sixième méditation cartésienne[8] – l’un de ses thèmes principaux et ceci tellement qu’il n’est d’ailleurs pas rare que la phénoménologie de la phénoménologie soit davantage évocatrice de Fink que de Husserl. Cependant, c’est en s’affrontant que chacun l’a développée, car bien que tous les deux s’accordent sur le fait que les sciences, y compris la phénoménologie, ont pour ultime fondement la phénoménologie de la phénoménologie, ils sont en désaccord quant à son essence en conséquence du fait que la naïveté dont la phénoménologie est affectée et que la phénoménologie de la phénoménologie doit dans le souci logique de fondation absolue dépasser n’est pour l’un et pour l’autre pas la même.

En effet, alors que pour Husserl, la naïveté de la phénoménologie consiste en son absence de thématisation de sa propre origine subjective, autrement dit de l’activité réflexive en laquelle elle consiste et, sachant cela, que pour Husserl la phénoménologie de la phénoménologie est la science qui, grâce à une itération de la réflexion phénoménologique, rend thématique et élucide l’activité phénoménologisante initialement athématique qu’est la réflexion phénoménologique de premier degré et en laquelle consiste la phénoménologie ; sa naïveté consiste pour Fink en l’athématicité d’une activité phénoménologisante telle qu’elle est thématisable non pas par cette réflexion phénoménologique de second degré qu’est la phénoménologie de la phénoménologie husserlienne mais seulement par celle, différente d’elle, finkienne qui présuppose la phénoménologie ainsi que la phénoménologie de la phénoménologie husserliennes en ce qu’elle naît sur leur sol et dans leurs limites mais mène aussi au-delà dans la mesure où elle « met en question leur naïveté méthodique générale d’une façon telle que ce n’est pas l’itération de la réflexion philosophique vers une phénoménologie de la phénoménologie qui est là l’essentiel ».[9]

Autrement dit, Husserl aurait d’après Fink manqué la mise en œuvre de la véritable phénoménologie de la phénoménologie parce que l’itération de la réflexion en laquelle selon Husserl celle-ci consiste seulement resterait par principe naïve et donc non élucidante à l’égard de certains des procédés méthodiques en lesquels elle-même et la phénoménologie consistent et à l’égard desquels Husserl lui-même serait par conséquent par principe resté naïf et incapable d’élucidation ; écueil que seul Fink, selon la recherche publiée à ce jour synthétisée et incarnée par S. Finetti[10] qui s’est emparé sous la direction d’A. Schnell de la question de la comparaison entre la phénoménologie de la phénoménologie de Husserl et celle de Fink —, aurait évité.

Pour notre part, nous sommes en désaccord, et avec les conclusions de Fink, et avec celles de Finetti : nous aspirerons à prouver que la théorie husserlienne contient bel et bien l’élucidation complète de la façon dont les objets en apparence impossibles de la phénoménologie évitent malgré cette apparence d’être frappés d’impossibilité et notamment donc de la façon dont ils se phénoménalisent. Aussi, il s’agira, contre Fink et Finetti, de rendre à la phénoménologie de la phénoménologie husserlienne son identité avec la phénoménologie de la phénoménologie tout court et de rendre à la phénoménologie husserlienne son autonomie et son statut illégitimement retiré de science ultimement fondatrice de toutes les sciences, autrement dit de philosophie première.

[1] E. Husserl, Logische Untersuchungen. Erster Band : Prolegomena zur reinen Logik, Text der ersten und der zweiten Auflage (abrégé LU I), § 4, [10], Hua XVIII, (trad. fr. de H. Élie, A. L. Kelkel et R. Schérer, Recherches logiques. Tome premier : Prolégomènes à la logique pure, Paris, P.U.F., 1959, p. 10). Hua suivi d’un chiffre romain désigne en abrégé un volume des œuvres de Husserl parues dans la collection Husserliana – d’abord chez M. Nijhoff, ensuite chez Kluwer Academic Publishers, à présent chez Springer.

[2] E. Husserl, Ideen zu einer reinen Phänomenologie, Band I (abrégé Ideen... I), § 59, Hua III/1, [112] (trad. fr. de P. Ricœur, Idées directrices pour une phénoménologie pure, Paris, Gallimard, 1950, p. 193).

[3] Sur les objets impossibles, Cf. E. Husserl, Logische Untersuchungen. Zweiter Band, erster Teil : Untersuchungen zur Phänomenologie und Theorie der Erkenntnis, Text der ersten und zweiten Auflage (abrégé LU II-1 et LU II-2), § 15, [54], Hua XIX/1, (trad. fr. de H. Elie, A. Kelkel et R. Schérer, Recherches Logiques. Tome 2 : Recherches pour la phénoménologie et la théorie de la connaissance. Première partie : Recherches I et II, et Deuxième partie : Recherches III, IV et V, Paris, P.U.F., 1961, p. 63)

[4] E. Husserl, Ideen... I, § 26, Hua III/1, [46] (trad. fr., 83).

[5] E. Husserl, Ideen... III, § 18, Hua V, [93] (trad. fr. de D. Tiffeneau, La phénoménologie et les fondements des sciences, Paris, PUF, 1993, 111).

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] E. Fink, VI Cartesianische Meditation, Teilband I : Die Idee einer transzendentalen Methodenlehre, Texte aus dem Nachlass Eugen Finks (1932) mit Anmerkungen und Beilagen aus dem Nachlass Edmund Husserls (1933/34) (abrégé VI. Cartesianische Meditation, Teil I), Hua-Dok II/1, (trad. fr. de N. Depraz, Sixième méditation cartésienne. L’idée d’une théorie transcendantale de la méthode. Textes issus du fonds posthume de Eugen Fink (1932) avec des annotations et des appendices du fonds posthume de Edmund Husserl (1933-1934), Grenoble, Millon, 1994).

[9] « Le questionnement phénoménologique développé ici présuppose les « Méditations cartésiennes » et naît sur le sol et dans les limites de la problématique inaugurée dans ce texte. Mais il mène aussi au-delà, dans la mesure où il met en question la naïveté méthodique générale des « Méditations cartésiennes » [...]. Ce n’est pas l’itération de la réflexion philosophique vers une phénoménologie de la phénoménologie qui est là l’essentiel ». E. Fink, VI Cartesianische Meditation, Teil I, Hua-Dok II/1, [184], (trad. fr., 224).

[10] S. Finetti, La phénoménologie de la phénoménologie de E. Fink et son problème directeur, Grenoble, Millon, 2013.